Imaginez que vous descendez les escaliers depuis la Corniche, le vent marin dans les cheveux, et là, sous trois arches majestueuses, se révèle un petit port caché que la plupart des touristes ne verront jamais. Nous parlons ici d’un lieu qui échappe aux circuits classiques, un fragment de Marseille où les pointus se balancent encore au rythme des vagues, où les légendes de faussaires côtoient l’histoire officielle des ingénieurs visionnaires. Le Pont de la Fausse Monnaie n’est pas qu’un simple viaduc sur la Corniche Kennedy, c’est une porte d’entrée vers un Marseille authentique, technique et mystérieux à la fois. Nous allons explorer ensemble la genèse de cet ouvrage du XIXe siècle, rencontrer l’ingénieur qui l’a conçu, démêler le vrai du faux dans sa légende, et découvrir pourquoi ce lieu mérite amplement le détour.
Un viaduc né de l’ambition marseillaise du XIXe siècle
En 1848, Marseille sort tout juste d’une révolution. Le chômage explose, près de 6 000 personnes se retrouvent sans emploi. La municipalité cherche une solution qui combine urgence sociale et développement urbain. Elle la trouve dans un projet audacieux : créer une route qui relierait le quartier des Catalans au Prado en longeant la mer, transformant des rochers abrupts en une promenade digne d’une grande ville portuaire. Ce qui n’était qu’un chemin de desserte escarpé va devenir la Corniche, symbole de l’ouverture de Marseille sur son littoral.
Les travaux débutent immédiatement et se déroulent en deux phases distinctes. Entre 1848 et 1851, la première tranche relie le rond-point du David à l’anse de la Fausse Monnaie, un tronçon relativement simple qui ne nécessite que l’aménagement de la route. Puis vient la seconde phase, entre 1861 et 1863, nettement plus complexe. Pour rejoindre les Catalans, il faut franchir deux calanques difficiles : le Vallon des Auffes et l’anse de la Fausse Monnaie. Deux viaducs deviennent indispensables. C’est là que le projet prend toute sa dimension technique.
Ce chantier colossal ne répond pas seulement à une volonté esthétique, nous devons le comprendre dans son contexte. Il s’agit d’un travail d’utilité publique mené par une commission municipale pour absorber le chômage de masse. Nous admirons aujourd’hui la vision de ces édiles qui ont su transformer une crise sociale en opportunité pour façonner durablement leur ville.
Franz Mayor de Montricher : l’architecte visionnaire derrière les arches
Derrière ce pont se cache un homme exceptionnel. Jean François Mayor de Montricher, né en 1810 à Lully dans le canton de Vaud en Suisse, arrive à Marseille à 13 ans avec son père commerçant. Élève brillant, il intègre Polytechnique à 16 ans et sort major de l’École des Ponts et Chaussées en 1832. Naturalisé français en 1833, il est nommé ingénieur du département des Bouches-du-Rhône en 1836. C’est ce même homme qui va concevoir et réaliser le Canal de Marseille entre 1838 et 1854, avec son chef-d’œuvre absolu : l’aqueduc de Roquefavour, le plus long et le plus haut aqueduc en maçonnerie encore en activité dans le monde.
Pour le Pont de la Fausse Monnaie, Mayor de Montricher déploie toute son expertise. Le viaduc mesure 60 mètres de long et s’élève sur trois arches en plein cintre de 17 mètres de hauteur. La prouesse technique réside dans la construction elle-même : les équipes doivent édifier des batardeaux, ces structures temporaires qui permettent d’assécher la calanque pour travailler à sec. Nous parlons ici d’un ingénieur qui a choisi l’archaïsme apparent de la pierre à une époque où le métal dominait, pariant sur la durabilité et la solidité plutôt que sur la mode du moment.
Mayor de Montricher meurt en 1858 à Naples, emporté par la fièvre typhoïde alors qu’il supervise l’assèchement du lac Fucin en Italie, là où même les empereurs romains avaient échoué. Il avait 48 ans. Son héritage à Marseille reste indélébile : 19 ponts-aqueducs, 82 kilomètres de canal, 17 kilomètres de passages souterrains, et des ouvrages comme le Pont de la Fausse Monnaie qui témoignent encore de son génie.
La légende de la Fausse Monnaie : entre mythe et réalité
Pourquoi ce nom énigmatique ? La version la plus répandue raconte qu’au XVIIIe siècle, des faussaires auraient utilisé cette crique isolée comme refuge. Ils y auraient caché leur matériel de fabrication de fausse monnaie, profitant de l’accès difficile et de la discrétion du lieu pour mener leurs activités illégales. Cette histoire a traversé les générations, s’ancrant dans l’imaginaire marseillais jusqu’à donner son nom au pont lui-même.
Pourtant, une autre piste intrigue les historiens. Jacques Ayrouard, spécialiste du patrimoine marseillais, signale qu’une carte de 1736 mentionne le nom « Lamanoy » pour désigner cette anse. Ce terme pourrait-il être à l’origine du nom actuel, déformé au fil du temps ? La transformation phonétique de Lamanoy en « la Monnaie » puis « la Fausse Monnaie » n’est pas impossible linguistiquement. Nous nous retrouvons donc face à deux hypothèses : une légende populaire colorée et une origine toponymique plus prosaïque.
Honnêtement, nous ne saurons probablement jamais la vérité complète. Et c’est précisément ce qui rend le lieu fascinant. Cette incertitude, loin de diminuer l’intérêt du site, l’enrichit. Les légendes font partie intégrante de l’identité d’un lieu, elles lui donnent une âme que les dates de construction ne peuvent pas fournir. Que les faussaires aient réellement existé ou non, leur fantôme plane sur ces arches, ajoutant une touche de romantisme sombre à ce chef-d’œuvre d’ingénierie.
L’anse cachée : un port miniature sous le viaduc
Descendez les marches sous le pont, et vous découvrirez un monde à part. L’anse de la Fausse Monnaie abrite un port de 52 postes à terre, niché précisément sous les arches que Mayor de Montricher a dressées. Ce qui était autrefois une calanque ouverte sur le large est devenu, grâce à la construction du viaduc, un port abrité où l’horizon se referme entre les piliers de pierre.
L’atmosphère ici n’a rien à voir avec l’agitation de la Corniche qui passe juste au-dessus. Les pointus, ces bateaux de pêche traditionnels marseillais, se balancent doucement. Les cabanons de pêcheurs semblent figés dans un temps révolu. Historiquement, cette anse servait de refuge aux embarcations à faible tirant d’eau qui fuyaient le mistral, ce vent violent qui peut rendre la navigation périlleuse sur la côte marseillaise. Le pont, en créant une fermeture partielle, a renforcé cette fonction protectrice.
Nous ne vous mentirons pas : ce lieu garde une authenticité devenue rare à Marseille. Alors que d’autres sites du littoral ont été gagnés par la surfréquentation touristique, l’anse de la Fausse Monnaie reste un espace de vie quotidienne pour les pêcheurs et les habitants du quartier. Le charme pittoresque existe bel et bien, sans artifice ni mise en scène.
Le pont dans son écrin : la Corniche Kennedy et le quartier d’Endoume
Le Pont de la Fausse Monnaie ne flotte pas dans le vide, il s’inscrit dans un ensemble urbain remarquable. Nous sommes ici dans le 7e arrondissement de Marseille, dans le quartier d’Endoume, le long de la fameuse Corniche Kennedy. Cette promenade maritime de 3,7 kilomètres, classée site protégé depuis 1924, relie le Vieux-Port au Prado en offrant des vues spectaculaires sur la Méditerranée et les îles du Frioul.
Autour du pont, les points d’intérêt se succèdent. À quelques centaines de mètres au sud se trouve le Vallon des Auffes, autre port miniature enjambé par un viaduc similaire. Au nord, la plage des Catalans attire les baigneurs. Le Pharo, avec son palais impérial voulu par Napoléon III, domine l’entrée du Vieux-Port. Le quartier d’Endoume lui-même a beaucoup évolué depuis le XIXe siècle. Ce qui était autrefois un ensemble de cabanons de douaniers et de cafés en plein air s’est progressivement transformé en un secteur résidentiel prisé, avec ses bastides provençales aux façades ocre et ses ruelles étroites qui descendent vers la mer.
En 1884, juste après l’achèvement du pont, la France installe au numéro 174 de la Corniche, à proximité immédiate du viaduc, un observatoire équipé du marégraphe de Marseille. Cet instrument sert de référence au nivellement général de la France, définissant l’altitude zéro du territoire national. Un détail technique qui rappelle que ce quartier n’est pas qu’une carte postale, mais un lieu où se croisent histoire, science et patrimoine.
| Période | Tronçon concerné | Défis techniques |
|---|---|---|
| 1848-1851 | Rond-point du David à l’anse de la Fausse Monnaie | Aménagement de la route, reprises de terrains aux propriétaires, création d’une voie large sur chemin escarpé |
| 1861-1863 | Anse de la Fausse Monnaie aux Catalans | Construction des viaducs de la Fausse Monnaie et du Vallon des Auffes, travaux sur batardeaux, franchissement de deux calanques |
Ce tableau illustre bien la différence de complexité entre les deux phases. La seconde tranche, celle qui nous intéresse avec le Pont de la Fausse Monnaie, représentait le véritable défi technique du projet global de la Corniche.
Comment accéder au Pont et profiter du site ?
Le Pont de la Fausse Monnaie se situe sur la Corniche Kennedy, dans le 7e arrondissement. Vous pouvez vous y rendre en transports en commun, plusieurs arrêts de bus se trouvent à moins de 500 mètres. Si vous venez en voiture, le stationnement peut s’avérer compliqué en pleine saison, nous vous recommandons donc d’arriver tôt le matin ou en fin d’après-midi. L’accès est gratuit toute l’année, la Corniche étant un espace public.
Mais voici ce que nous vous conseillons vraiment pour profiter du lieu. Ne vous contentez pas de regarder le pont depuis la route en passant en voiture. Garez-vous, trouvez l’escalier qui descend sous le viaduc, et allez explorer l’anse. C’est en bas, au niveau de l’eau, entre les arches, que vous comprendrez le génie de Mayor de Montricher. La lumière y est magnifique en fin de journée, lorsque le soleil rasant fait ressortir la texture de la pierre. Évitez les heures de pointe estivales si vous cherchez la tranquillité, le week-end d’août transforme la Corniche en autoroute urbaine.
Pour maximiser votre visite du secteur, voici les éléments à ne surtout pas manquer autour du pont :
- La vue panoramique depuis le haut de la Corniche, qui permet d’embrasser toute la côte et les îles du Frioul par temps clair
- La descente dans l’anse elle-même, pour toucher du doigt l’ambiance portuaire authentique
- L’observation des pointus amarrés, témoins de la tradition maritime marseillaise
- Les trois arches vues depuis le port, angle qui révèle toute la majesté architecturale du viaduc
- Le marégraphe situé à quelques dizaines de mètres, qui définit l’altitude zéro de la France
Un patrimoine marseillais à préserver et à vivre
Nous tenons à insister sur un point : le Pont de la Fausse Monnaie n’est pas un musée à ciel ouvert, figé dans le passé. C’est un lieu vivant, actif, où des pêcheurs sortent leurs bateaux chaque matin, où des habitants passent quotidiennement, où la vie méditerranéenne continue son cours comme elle le fait depuis plus de 160 ans. Cette vitalité constitue précisément ce qui différencie ce site d’autres monuments sur-exploités qui ont perdu leur âme.
L’équilibre reste fragile. Entre préservation du patrimoine historique et maintien de la vie quotidienne, la ligne est ténue. Nous observons avec satisfaction que les autorités locales ont jusqu’à présent réussi à protéger ce lieu sans le muséifier. Les rénovations nécessaires de la Corniche, notamment l’élargissement effectué entre 1954 et 1968 sous l’impulsion du maire Gaston Defferre, ont su respecter l’intégrité du viaduc originel.
Ce qui rend le Pont de la Fausse Monnaie unique, c’est cette authenticité qui résiste au temps et à la pression touristique. Dans une ville comme Marseille, où la tentation est grande de transformer chaque pierre ancienne en attraction calibrée pour Instagram, ce petit port caché garde son caractère brut et sincère. Allez-y, descendez ces marches, respirez l’odeur du poisson frais et de l’iode, écoutez le clapotis contre les coques des pointus. Vous découvrirez un Marseille secret, celui que Mayor de Montricher a contribué à façonner avec son génie d’ingénieur, celui que les légendes de faussaires ont enrobé de mystère, celui qui continue à vivre simplement, loin des circuits convenus.




