Les mains se crispent sur le volant, le ravin ouvre sa gueule côté passager, et le tunnel suivant semble s’arrêter net dans le vide. Nous montons depuis un moment déjà, Cilaos reste invisible, et notre estomac proteste bien avant que les yeux aient de quoi s’émerveiller. Cette route se mérite, elle ne se « fait » pas comme on coche une case sur une liste d’activités. Les sources parlent de 400 virages, parfois un peu plus : nous ne les avons pas comptés, et nous doutons que quelqu’un y soit vraiment parvenu sans lâcher la conduite. Nous vous expliquons ici comment vous préparer, où vous arrêter, ce qu’il faut regarder et ce qu’il faut goûter là-haut.
Louer une voiture pour monter à Cilaos : le bon choix avant le premier virage
La RN5 est l’unique route qui mène au cirque de Cilaos. Elle s’étire sur 35 à 37 kilomètres selon les sources, et demande environ 1 h à 1 h 30 de conduite depuis Saint-Louis, davantage si vous multipliez les pauses photo, ce que nous ferions sans hésiter. Un bus circule depuis la gare routière de Saint-Louis (ligne 60, toutes les heures de 6 h à 18 h), mais il ne s’arrête pas à votre gré devant un belvédère. Pour choisir vos haltes, louer une voiture à la Réunion avec Jumbo Car reste, selon nous, la solution la plus libre.
Notre avis sur le gabarit est tranché : prenez une compacte, pas une grosse berline. Les tunnels sont étroits, les épingles serrées, et la route reste praticable pour les grands véhicules, mais sans aucun confort. Avant de partir, gardez en tête quelques réflexes simples :
- Partez tôt, avant que les nuages ne montent et ne masquent les remparts.
- Faites le plein en bas, car la montée consomme et les stations se font rares.
- Vérifiez l’état de la route, qui peut fermer après un éboulis ou de fortes pluies.
- Prévoyez de quoi soulager les passagers sensibles au mal des transports, la cadence des virages ne pardonne pas.
Reste à savoir d’où vient cet ouvrage, et pourquoi il a fallu tant d’obstination pour le tracer.
Pourquoi cette route existe : le chantier fou de 1927 à 1932
Avant la route, il y avait un chemin piéton long et pénible, emprunté par des voyageurs attirés par la source thermale. Certains se faisaient porter en chaise à porteurs, ce qui donnait à l’affaire des airs d’expédition. Le chantier démarre en 1927 sous la direction de l’ingénieur Mallet, et les équipes attaquent la montagne par les deux extrémités à la fois.
C’est là que l’histoire devient savoureuse. En 1930, lorsque les deux tronçons sont sur le point de se rejoindre, les ingénieurs constatent qu’ils ne sont pas en face l’un de l’autre. L’ingénieur Telmard propose alors une boucle qui rattrape la différence de niveau, avec un petit pont où les deux tronçons se croisent : le pont de la Boucle. La route est achevée en 1931 et inaugurée en 1932. Rouler aujourd’hui sur un ouvrage vieux de bientôt cent ans, né d’une erreur d’alignement corrigée avec panache, nous fait regarder chaque virage autrement. La route a rompu l’isolement du cirque et lancé le thermalisme comme le tourisme.
Les étapes de la montée, du bas du cirque jusqu’au village
Les sources ne s’accordent pas sur le point de départ : la plupart citent Saint-Louis, d’autres évoquent Saint-Pierre, et la distance varie de 35 à 37 kilomètres. Nous retenons Saint-Louis, d’où la route suit le Bras de Cilaos. Le tableau suivant résume les repères dans l’ordre de la montée.
| Étape | Ce que l’on y voit | Pourquoi s’y arrêter |
|---|---|---|
| Saint-Louis, la Palissade | Départ de la RN5 et entrée dans la vallée étroite du Bras de Cilaos | Dernier plein d’essence, dernier réseau stable |
| Ilet Furcy et Petit Serré | Hameaux accrochés aux replats, sur d’anciennes traces d’esclaves marrons | Pour comprendre que ces pentes ont été habitées avant d’être traversées |
| Le Pavillon | Un des trois tunnels, départ de sentiers vers Îlet Haute et Peter Both | Pour les marcheurs qui veulent une courte balade |
| Peter Both | Un piton acéré et un tunnel à voie unique, non éclairé | Un des passages les plus marquants de la montée |
| Gueule Rouge | Tunnel qui franchit le Gros Morne, vers 1 037 m d’altitude | Le passage qui annonce l’approche du cirque |
| Palmiste Rouge puis Cilaos | Premiers plateaux, le massif du Piton des Neiges en fond | Arrivée au village, marché, table et repos |
L’étape la plus sous-estimée, à nos yeux, est Peter Both. On l’associe au seul tunnel, alors que l’îlet servait de halte pour déjeuner aux voyageurs montant à pied, à cheval ou en chaise à porteurs. Son nom vient de la ressemblance de son piton avec la montagne Pieter Both de l’île Maurice, une référence donnée, selon les récits locaux, par des curistes mauriciens au XIXe siècle. Ce détail suffit à donner envie de couper le moteur quelques minutes.
Les tunnels et le pont de la Boucle : le passage qui fait battre le cœur
Le premier tunnel surprend toujours. On voit une bouche noire dans la roche, on se demande si de l’autre côté il y a encore de la route, puis la lumière revient et le paysage a changé. Trois tunnels jalonnent la RN5 : Peter Both, Gueule Rouge et le Pavillon. Selon l’office de tourisme, il faut y laisser passer le véhicule déjà engagé, et il est conseillé de klaxonner avant les virages pour prévenir les autres. Le tunnel de Peter Both est, d’après une source locale, à voie unique et sans éclairage : nous vous conseillons de vérifier ce détail avant de partir, car les ouvrages peuvent évoluer.
Le tunnel de Gueule Rouge, à environ 1 037 mètres d’altitude, perce une roche très friable. Cette fragilité a permis une avancée rapide du chantier, mais elle explique aussi pourquoi les parties les plus spectaculaires restent sensibles à la météo. Quant au pont de la Boucle, il se traverse presque sans s’en apercevoir : la route se replie sur elle-même et passe au-dessus de son propre tracé, comme un grand huit en pierre. Votre attention, à ce moment, doit rester sur la chaussée.
Les points de vue à ne pas manquer (et ceux qu’on peut sauter)
De nombreux belvédères sont aménagés le long de la route, certains dotés de tables d’orientation. La ligne de crêtes qui part de la Fenêtre des Makes, passe par le Grand Bénard, la Crête des Salazes et le Piton des Neiges, puis redescend vers le Dimitile par le Coteau de Kerveguen, compose le décor. Ces paysages font partie des pitons, cirques et remparts classés au patrimoine mondial de l’UNESCO. Voici notre classement personnel, du plus indispensable au plus dispensable :
- Le Bras de Cilaos, vu depuis les premiers lacets : le torrent au fond de la gorge donne l’échelle du relief, à voir dès le matin.
- Les remparts qui encadrent la vallée : ils sont spectaculaires en lumière rasante, tôt ou en fin d’après-midi.
- Le piton de Peter Both, en arrivant à l’îlet : une silhouette pointue qui vaut un arrêt court.
- Le massif du Piton des Neiges, en fin de parcours : il se dévoile enfin dans son ensemble, et c’est l’un de nos moments préférés.
- Îlet Haute et le Dimitile, sur les hauteurs : superbes, mais surtout pour ceux qui acceptent de marcher.
Pour ces derniers, des sentiers courts partent du Pavillon vers Îlet Haute et Peter Both. Une petite boucle suffit pour prendre de la hauteur, sans transformer la journée en randonnée. Une fois installés, il nous reste à récompenser l’estomac.
Cilaos au bout du virage : ce qu’il faut goûter et rapporter
La lentille de Cilaos s’impose d’elle-même. Elle pousse sur les pentes du cirque, connue depuis près de deux siècles, et se déguste en carry. Un producteur la décrit plus sucrée, crémeuse et fondante que les autres. Elle est cultivée à La Réunion depuis 1833, et dès 1857 les habitants de Cilaos sont reconnus comme spécialistes de cette culture. Elle est semée en avril et récoltée en septembre, selon une source, et la ville lui consacre une fête en octobre. Son prix plus élevé s’explique par une culture de montagne, sur des parcelles réduites, avec de faibles volumes.
Le vin de Cilaos est un vin de montagne : la vigne pousse entre 600 et 1 300 mètres, introduite vers 1860 avec le cépage Isabelle, et les premiers essais de vinification datent de 1915. Il bénéficie depuis 2004 de la dénomination Vin de Pays. La broderie de Cilaos complète le trio, avec un savoir-faire lancé en 1900 par Angèle Mc Aulife. Nous les trouvons sous la halle du marché couvert, où les artisans vendent lentilles, bouteilles et souvenirs faits main. Notre avis : la lentille vaut le prix sans discussion, le vin est à goûter pour l’histoire et la curiosité, la broderie pour le geste. Un restaurant comme La Lentille des Gourmets propose lentilles de Cilaos, chouchou des Hauts, boucané et saucisses fumées, ce qui donne une bonne idée du menu local.
Redescendre ou dormir là-haut : l’erreur que font beaucoup de visiteurs
Beaucoup de visiteurs montent le matin, déjeunent, puis redescendent en fin d’après-midi, fatigués. C’est l’erreur classique. La descente ne ressemble pas à la montée : la lumière baisse, la brume s’installe, le frein moteur travaille, et les mains ont déjà donné. Une excursion à la journée convient à ceux qui veulent seulement la route ; une nuit sur place permet de profiter du village, du marché et des premières lueurs sur les remparts.
Réservez à l’avance si vous visitez pendant le week-end du Grand Raid, car les hôtels et gîtes affichent complet. Vérifiez toujours la météo et l’état de la RN5 auprès des sources officielles avant de partir, la route pouvant être fermée après un éboulis. À Cilaos, on n’arrive pas : on se gagne le droit d’y être, virage après virage.




